L’histoire urbaine des îles Canaries ne peut être comprise sans tenir compte de leur géographie singulière et morcelée. Sous l’Ancien Régime, la configuration physique de l’archipel – îles escarpées, ravins profonds, côtes abruptes – a imposé une “double insularité” : non seulement la mer séparait les îles, mais la topographie elle-même entravait la communication et le développement harmonieux à l’intérieur de chaque île[^la-jerarquia-y-el-sistema-urbano-de-cana].
À l’exception de Fuerteventura et de Lanzarote, relativement plates, la plupart des îles présentent un relief accidenté, sillonné de ravins qui, s’ils permettaient un certain contact entre la côte et l’intérieur, rendaient difficile la circulation entre les différents noyaux de population. Cette fragmentation interne favorisait l’isolement des communautés et limitait l’intégration sociale et économique, chaque centre urbain ou rural développant ainsi ses propres dynamiques, parfois déconnectées du reste de l’île[^la-jerarquia-y-el-sistema-urbano-de-cana].
La mer jouait un rôle ambigu : elle était la voie d’exportation des produits agricoles et artisanaux et d’importation de culture et de richesses, mais elle constituait aussi une barrière accentuant l’isolement. La profondeur de l’océan et la diversité des courants n’empêchaient pas les échanges, mais les ports adaptés étaient rares. Beaucoup de mouillages étaient inaccessibles une partie de l’année, et certains, comme celui de Garachico, furent détruits par des éruptions volcaniques, entraînant le déclin commercial de leurs villes[^la-jerarquia-y-el-sistema-urbano-de-cana].
Les routes terrestres, quant à elles, étaient sinueuses et peu pratiques. Le transport se limitait principalement au chameau, reléguant d’autres moyens plus efficaces au second plan. Cela renforçait encore l’isolement entre les régions et compliquait l’intégration de la vie insulaire. De plus, des facteurs comme le climat, le manque d’eau et l’irrégularité des précipitations ajoutaient des difficultés à la vie et au développement agricole, conditionnant la localisation et la croissance des centres urbains[^la-jerarquia-y-el-sistema-urbano-de-cana].
Cette “double insularité” eut des conséquences sociales et économiques profondes. Les îles les plus arides, comme Fuerteventura et Lanzarote, conservaient des populations faibles et fluctuantes, tandis que les zones bénéficiant de meilleures conditions climatiques et hydriques attiraient davantage d’habitants. La fragmentation de l’espace empêchait aussi la formation de grands domaines, forçant les élites à accumuler de petites parcelles dispersées, ce qui renforçait la concentration du pouvoir et des richesses entre les mains de quelques-uns[^la-jerarquia-y-el-sistema-urbano-de-cana].
En somme, la géographie fragmentée des Canaries n’a pas seulement dicté le rythme et le modèle de l’urbanisation, mais elle a aussi façonné la structure sociale, l’économie et la politique insulaires. La double insularité est une clé essentielle pour comprendre la singularité du système urbain canarien et son évolution historique.