L’influence portugaise sur l’espagnol des Canaries : traces d’un contact profond - Langue
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L’espagnol parlé aux Canaries est le reflet vivant d’une histoire riche en échanges culturels et linguistiques. Parmi les influences les plus marquantes figure celle du portugais, notamment entre le XVe et le XVIIIe siècle, période où les liens entre l’archipel et le Portugal étaient particulièrement forts et variés[^corbella-contacto-lenguas-espanol-canarias-aih-1995].

L’arrivée de colons portugais, principalement de Madère et du nord du Tage, a entraîné bien plus qu’une simple cohabitation : il s’est agi d’un processus d’interaction profonde, où le portugais a laissé une empreinte durable sur la langue canarienne. Si le castillan s’est imposé comme langue dominante, l’influence portugaise se manifeste dans de nombreux aspects du lexique canarien, des mots du quotidien aux expressions idiomatiques issues de la vie rurale et maritime.

Parmi les emprunts lexicaux les plus notables figurent des mots comme « barbusano », « follado » ou « acebiño » (noms de plantes et d’arbres), ainsi que des expressions connotatives telles que « arco de la vieja », « zafado » ou « magua ». Mais l’influence ne s’arrête pas aux noms : des verbes comme « escarrancharse », « lambuciar » ou « cabucar », des adjectifs comme « enjillado » et « engajado », ainsi que des adverbes et locutions comme « rente » ou « a las caballotas » ont également été intégrés. Cette diversité montre que le contact était direct et quotidien, touchant les couches populaires et les domaines fondamentaux de la vie insulaire[^corbella-contacto-lenguas-espanol-canarias-aih-1995].

Le phénomène dépasse la simple adoption de mots. On observe aussi l’assimilation de locutions, de suffixes (comme le productif « -ero ») et d’emprunts sémantiques, où des mots espagnols prennent un sens portugais, comme « nuevo » pour « jeune » ou « agonía » pour « nausée ». Tout cela révèle un processus de synthèse et d’homogénéisation, où la langue canarienne s’est adaptée et différenciée de l’espagnol péninsulaire.

Malgré l’importance de la présence portugaise, on ne peut parler d’un « condominium hispano-portugais » à tous les niveaux. Les Lusitaniens finirent par adopter le castillan, mais leur héritage linguistique demeure, surtout dans des régions comme Daute (Tenerife), La Palma et Lanzarote. Le résultat est une variété régionale dotée d’une identité propre, qui a su intégrer et conserver des éléments portugais dans la langue quotidienne.

L’analyse de ces portugaisismes montre qu’ils appartiennent majoritairement à des domaines sémantiques primaires liés à la vie rurale, à l’agriculture et à la pêche, reflétant la réalité socioculturelle de l’époque. Ce contact intense et prolongé explique pourquoi, selon les études, l’espagnol des Canaries conserve environ un millier de termes d’origine portugaise, un chiffre remarquable comparé à d’autres types d’emprunts[^corbella-contacto-lenguas-espanol-canarias-aih-1995].

En somme, l’influence portugaise est l’un des piliers qui expliquent la singularité de l’espagnol canarien. Son lexique est un véritable mosaïque de mots témoignant de siècles de coexistence, d’adaptation et de métissage, qui continuent de distinguer les Canaries dans le monde hispanophone.

Sources

  • Dolores Corbella Díaz — Contacto de lenguas e interferencias lingüísticas: el caso del español de Canarias (1995)